15 avril 2006
Futurs assassins
La mort. L’angoisse.
L’air de rien, autour de quelques verres un vendredi soir, quelques étudiants en médecine passant une bonne soirée, avec une étudiante de commerce qui les écoute quand ils discutent médecine, commencent à en parler, d’un air détaché. "J’ai eu ma première mort.". Le substantif dédaigneux comme s’il s’était agi d’une piqûre, d’une prise de réflexe ou d’un souffle cardiaque. Le substantif familier du code, de ce qui est désigné du doigt sur un papier feuilleté pendant les révisions. Celui-là même auquel on fait appel pour les blagues et jeux de mots sectaires, spécifiques à nos études et qui, rien que pour ça, nous font rire. Ma première mort, disait-elle, avant de rajouter que le contexte fit de la chose une expérience moins « marrante » qu’elle ne devait l’être. Et aux autres de rétorquer par des vécus similaires, où ne pas avoir connu ou parlé avec le patient rend moins intéressant son décès. L’autre étudiante, effarée.
Et à Martin Winckler de dire à propos de la mort de son père : « Il ne s’agissait pas d’un hémiplégique anonyme râlant sur son lit et dont je pouvais oublier l’existence en fermant la porte derrière moi après la visite. Il ne s’agissait pas d’une cancéreuse naguère plantureuse mais déjà squelettique mourant au milieu des siens. Il ne s’agissait pas de cet homme de mon âge que j’avais bêtement tenté de ranimer alors qu’il gisait depuis une heure, le thorax écrasé par le volant de son tracteur retourné. (…) Médecin témoin ? »
Quelle est donc cette responsabilité médicale, dans le sens du milieu médical et pas seulement réservé à la caste des médecins, qui fait qu’une erreur pendant un jour de travail peut entraîner la souffrance de quelqu’un ? Une erreur, là aussi pas seulement dans le sens du geste, mais beaucoup de la parole également. Comme celle que je peux commettre en tant que brancardier dans la chambre d’une jeune femme dont l’état est pire que celui de la mort ou de la vie végétative : celui de la condamnation à vivre et à comprendre. Les médecins sont des êtres humains dit Winckler, et le soir, pour se soigner de leur journée, les étudiants dominent la mort avant de devoir chialer de toutes leurs larmes d’avoir dû être médecin d’un proche. Ils dominent la souffrance avant de devoir se rendre compte que rien de bon ne semble sortir de leur bouche, et que leurs mains font mal.
Maintenant je comprends qu’autour de cette table nous sommes, comme le dit Winckler, de futurs assassins.
Paris - 2006
08 avril 2006
Un Corps
Dans les couloirs ils vont, main dans la main. Elle le prend pour son mari, il marche, dans les couloirs, main dans sa main.
C'est l'hôpital. Dans ces couloirs et à leur âge c'est de tendresse qu'on parle. On voit des rides et des petits pas feutrés.
Dans la chambre, lorsque l'aide-soignant entre, il trouve leurs deux corps dans le lit. Elle est au-dessus de lui, plus vivante que jamais, flagrant délit. Il reste là, bouche bée. Elle sort du lit, sans se rhabiller:
"Vous prendrez bien l'apéritif avec nous?"
09 février 2006
Coup de sifflet
Station Pont de Neuilly
où descendent toutes les blondes élégantes
19 octobre 2005
Restaurant
Autour d’une petite table contre un mur où un miroir est suspendu, peut-être côtoyant une ardoise marquée de vins et de plats du jour, chaque assiette arrive, en face de soi, désignée à chacun comme la petite aventure qui lui a été donné de vivre au cours de ce repas : chaque plat comme une vie éphémère qui fait trois petits goûts et puis s’en va, dans un monde de trois petits bouts de pain, trois petites larmes de vin, trois petits rires et trois petits sourires délicats.
Au-delà des frontières de notre assiette s’ouvrent les aventures des autres. Éventuellement on goûte, et éventuellement on perçoit une autre histoire, celle que l’on ne vivra pas ce midi ou ce soir, et donc qu’on ne vivra jamais, parce qu’elle a le goût de ces trois petits amis assis là, de ces trois petits cris du serveur en bas, et de ces trois petits claquements de verre qui s’éloignent.
13 octobre 2005
Miroir déformant
La chemise est bien boutonnée. Les lunettes à monture noire épaisse
sont rangées, c'est la première fois que je le vois avec des lentilles.
Le
cours va commencer et à la porte du haut je le croise, un tantinet
nerveux, aussi agité qu'il le laisse transparaître. Il ne veut pas
entrer tout de suite, préfère attendre le dernier moment pour descendre
les marches devant tout le monde - Pourquoi ne suis-je pas entré par le
bas? - quand il laissera entendre malgré lui qu'il est là, qu'il
marquera malgré lui sa présence sérieuse, tout ça parce qu'il s'est
trompé de porte. Légère maladresse.
La séance est courte, il termine
avant l'heure. Des détails comme le libre accès aux diapos lui font
gagner quelque sympathie de notre part, et ç'eût été autant d'attention
qu'il aurait perdue s'il n'expliquait pas aussi limpidement, et que
l'on ne se soit pas dit que Bon, l'oreille c'est simple, mais il
explique bien quand même.
L'après-midi
je le retrouve dans la petite salle aux crânes posés sur les tables. Il
soulève légèrement ses épaules et masque un peu son cou, enfonçant sa
tête vers le bas, la cachant: il a cette position des gens qui vivent
discrètement. C'est donc pour cela que je lui trouvais de la sympathie.
Je les découvre: ces regards qui se perdent presque imperceptiblement,
ces yeux qui en réalité ne sont pas plus à l'affût qu'ils semblent
fuir, ces bras aux mouvements lisses, ces petites maladresses qui le
rendent aussi fragile que le quotidien. Quand il donnait son cours
c'était simplement correct parce qu'il faisait son boulot, voilà
tout...et pourtant je savais que je me trompais, que je mentais sur le
simplement son boulot. C'est la distance qui veut ça, parce qu'il n'est
pas vraiment parmi nous. Du mépris? Sûrement pas. Voilà: je suis plus
indulgent avec lui qu'avec moi.
En rentrant, l'excitation
quotidienne de retrouver mon piano. Est-ce que lui aussi, sous son air
si bien taillé, ressent l'intensité de l'attente, de l'arrivée vers
quelque chose ou quelqu'un dont l'absence pendant la journée esquisse
l'amputation de sa vie?
Même si je me déforme en le déconstruisant, j'aime le voir parce qu'il m'apprend des choses sur les attitudes. Que pourrait-il en soupçonner lorsqu'il brandit devant moi tous ses os...
15 septembre 2005
Hôpital de nuit
Ici c'est différent; ici c'est Paris.
A. est SDF et a l'âge de mon père. Quand nous sortons de sa chambre il veut que l'on laisse la porte ouverte. Je lui demande si la lumière du bureau infirmier ne le gêne pas il me répond que non. Sans doute y tient-il à cette lumière. Lorsque l'on sort de sa chambre ses yeux se plissent de reconnaissance.
Alors que je suis devant la porte de son voisin, préparant les affaires, je l'entends murmurer dans son noir. Des paroles étranges que sa barbe étouffe, qui s'entrechoquent sur ses draps. Peut-être prie-t-il.
C'est la nuit qui commence.
Dans un dédale de couloirs et d'étages
Beaucoup de sourires échangés dans ce travail. Des sourires qui traversent les couloirs et les étages.
En rentrant dans l'ascenseur pour quitter les urgences, elle lève les yeux et dit Vous êtes beau avec vos cheveux bouclés.
Ce jour-là je l'ai laissée en radio et je n'en sais pas plus.
04 septembre 2005
Une nuit
Au balcon une cigarette résiste encore à mon arrêt et dépose son goût oublié d'hiver dans le ciel d'août, transformant la rue pour la réduire en ce petit escalier à la sortie de la fac, m'enfermant entre deux séances d'amphi, dans une prison, dans un corridor allongé, dans Paris inconnue et hostile, dans la méchante solitude d'une masse qui ne fait que s'envoler en fumée et tambourine son éternel retour. Je rentre et j'allume mon clavier pour y marteler un dose de désespoir. Ce soir c'est tout ce que je sais faire et j'y mets tout mon coeur, toute ma haine. J'accorde et je désaccorde en coups de poings mon impuissance, ma cruauté ma victoire. Je dérange mes notes, je les déconstruis, leur enlève leur chemin, les emmène à bout de bras vers la profondeur du lac pour leur faire effleurer le fond, gratter le sable du bout des ongles jusqu'à ce que mes poignets hurlent et mes bras m'ordonnent d'arrêter. Alors j'écris et je termine ce que j'avais commencé, encore heurté par les basses, haletant.
25 août 2005
Dans un dédale de couloirs et d'étages
Elle n'a plus de cheveux et elle aime parler. Dès qu'on est sortis de sa chambre aux urgences on a parlé de son mari, du temps que ça fait qu'ils sont ensemble, de leur rencontre. Le chemin n'est pas trop court, on continue la discussion parmi les couloirs. Ma famille, mon mi-pays. Elle n'avait pas tellement le temps de voyager quand elle travaillait, mais ça ne la gêne pas. Et puis il faut attendre que la porte de l'examen s'ouvre, ça nous laisse encore un peu de temps. Elle rentre. Je pars.
Je reviens la raccompagner. Il faut attendre les résultats. Tant mieux. On parle de tout, comme s'il fallait se presser de voyager, de rêver ensemble. Sa maladie. Les enfants. Elle n'aime pas que ça arrive à des enfants. Pour elle c'est plus normal. Je commente de loin et puis je me confie, et elle me dévisage. Ça y est, on se connaît. Vous faites quoi dans la vie? Etudiant en médecine. Ah oui...d'accord.
Même chemin en sens inverse, je l'installe dans sa chambre où attendait son mari.
Tiens il est là! Bonjour chéri!
Je
remets tout en place, et puis au moment de lui dire au revoir elle me
tend la main tendrement. Au revoir Laurent, merci. Ses yeux derrière
ses grosses lunettes. Instinctivement je prends sa main entre mes deux
mains, lui rends son sourire, et les laisse dans leur paisible
préoccupation, ce calme si singulier.
02 août 2005
Calles limeñas
En rentrant de la petite rue aux commerces nous passons devant une de ces belles maisons. Ses fenêtres teintées me regardent comme de vieilles Ray-Ban. Je comprends alors pourquoi je me sens si près de sa porte: il n'y a pas de grillage. Ça m'étonne. Ici, en plus du garde dans chaque rue, les maisons sont inlassablement protégées par de puissantes grilles couvrant toute ouverture, et pointant vers le ciel divers artefacts tranchants et électrifiants. Or cete maison en est dépourvue. Je lui en fais la remarque. Il me dit que ce n'était pas comme ça avant, que toutes les maisons ressemblaient à celle-ci aux murs vert foncé, libre, et qu'il n'y avait pas dans chaque rue un malheureux armé risquant sa vie douze heures par jour pour quelques Soles - la monnaie péruvienne avec le Dollar. Avant le terrorisme tout était beaucoup plus calme.
J'ai observé le parc et fondre la certitude ancrée en moi que la violence avait toujours été liée à Lima. Qu'un jour j'aurais pu me balader sans crainte, je n'y crois toujours pas. C'est tout simplement incroyable, parce que ce n'est pas comme ça que cette ville a grandit en moi.
Cette année j'ai vu ce qui se passait vraiment là-bas. Le terrorisme est terminé depuis quelques années, mais la violence reste. La corruption est omniprésente. Toute une mécanique, plus compliquée que je ne me l'imaginais. Il y a une Histoire récente importante là-bas, et en s'y intéressant on y trouve une mécanique terroriste toute fraîche, qui s'y déroule en quarante ans. Le contexte est particulier, mais si seulement on prenait la peine de regarder.
Cette année, quand on nous demande ce qu'on pense de Lima, on dit que les choses on l'air d'aller mieux. Plus d'argent, plus de déceloppement. N'empêche qu'on en est toujours là...
N.B.: je n'ai pas l'habitude de traiter ici des sujets qui sortent de l'intimité et de l'évasion, mais je me rattrape, et les rues de Lima également, avec cette impression:
Dehors toujours ce gris, bien bas sur nos têtes. La rue numéro deux, au calme, comme suspendue au milieu de ce pays, toujours dans la même saison dans ma mémoire. Le cycle veut ça. Depuis toute existence, le rythme de ce cycle veut que tous les changements qui s'impriment dans ma rétine de ces vies, cet univers parallèle et lointain, gagnent en contraste parce qu'ils s'effectuent sur la même toile de fond. Seuls les individus changent. Je change. Mais ni la lumière, ni la violence ne se donnent cette peine.
Pourtant quelque part dans ces dix millions, un souvenir, un cliché qui montre - ou démontre, c'est selon. Rue numéro deux, donc, toujours bien gentille dans son gris, son gris clair, ce gris calme. Le concierge, constance des années s'il en est, nous ouvre de son plus grand sourire, celui qui fait plisser sa peau foncée au coin de ses yeux. Nous foulons cette rue en béton et attendons près de la voiture, en saluant chaleureusement le garde de cette portion de béton.
Nous attendons. Il est devant moi et la regarde. Je ne sais pas qu'ils se regardent. J'erre lentement vers la portière. J'erre en un pas, deux pas, pas plus. C'est long, c'est court, je ne sais pas. Le temps est devenu clair calme lui aussi. Et ils s'embrassent.
Pas de bruit sous les nuages; un baiser. Il montre que pour eux, plus de vingt ans ont passé. Ils sont là, les deux, près de la voiture, dans la rue immobile et plate. Et moi à côté: le fruit de leur amour.


